
Bloc de départ 31
Starting Block Réflexion sur le thème de ce numéro en son et en musique.

PAR BYRON ARMSTRONG
PHOTOS PAR AARON WYNIA
Rares sont les sons qui sortent des instruments de musique de l’atelier de Kara Hamilton, artiste et commissaire d’exposition canadienne. Les trompettes usagées se transforment en sculptures mystérieuses, leurs pistons étouffés dans le bronze.
Sculptrice en résidence au centre L. L. Odette, elle a réalisé avec les étudiants de l’école des arts de l’université York de Toronto deux sculptures pour le Lassonde Art Trail, un parcours à ciel ouvert qui sera inauguré en 2026 dans le nouveau parc Biidaasige. Dans cette œuvre, des silhouettes jaillissent de terre, une avec une trompette en guise d’oreille, une autre avec des cors dans la bouche. « Elles communiquent, mais en silence, explique-t-elle, car la sculpture est silencieuse tout en laissant entendre ce son négatif. »


Kara Hamilton et son atelier torontois. Un lieu « sécurisant et confortable », à l’image d’un atelier d’artiste du Bauhaus qu’elle a visité enfant et qu’elle décrit comme une expérience sensorielle de couleurs, de sons et d’odeurs.
Le concept de présence et d’absence apparaît fréquemment dans les sculptures de Kara Hamilton, rattaché à un thème plus large qu’elle nomme « hantologie » : une « absence toujours présente ». Servant de réceptacles à des « vides sonores », elles explorent le pouvoir de la résonance, de l’absence et de l’accalmie entre les deux, et en disent long sur le temps qu’elle a passé dans les chambres d’hôpital.
L’œuvre de cette multisurvivante du cancer est profondément influencée par son histoire personnelle. L’art et la maladie — ou l’art de vivre avec dignité en étant gravement malade — sont à la base de Co-Conspiracy Means (to) Breathe Together (CMBT), un collectif qui organise des expositions en milieu hospitalier et qu’elle a cofondé avec deux autres survivantes et professionnelles des arts : Yan Wu, traductrice, rédactrice et commissaire indépendante, qui occupe le poste de commissaire en art public de la ville de Markham, et Patricia Ritacca, enseignante en arts et commissaire indépendante, qui travaille notamment pour le centre de cancérologie Princess Margaret à Toronto.
Le nom du collectif est un acte de réparation en soi. « Au départ, on avait pensé à conspiration », explique Kara Hamilton, mais ce mot leur paraissait trop « agressif » pour qualifier leur mission. Quand elles ont su que conspirer venait du latin con « avec » et suspirare « respirer »,
soit « respirer ensemble », elles n’ont plus hésité. Il résumait leur objectif : un souffle commun, un effort d’équipe pour apporter calme et introspection là où règnent le plus souvent confusion et anxiété.

Yan Wu (à gauche), Kara Hamilton et Patricia Ritacca, toutes trois professionnelles des arts et survivantes du cancer, ont formé
en 2024 le collectif Co-Conspiracy Means (to) Breathe Together, qui organise des expositions en milieu hospitalier. Patricia Ritacca se rappelle avoir vu son père, lors d’une longue hospitalisation, se laisser transporter par les œuvres d’art qu’elle installait. « C’est un soutien mental, explique-t-elle, qui apaise le système nerveux, la respiration, les pensées et fait appel à d’autres sens. »

YAN WU, PATRICIA RITACCA ET KARA HAMILTON, PAR AARON WYNIA, OCTOBRE 2025, BIIDAASIGE PARK, TORONTO
CMBT ne se contente pas d’accrocher des tableaux aux murs des hôpitaux : il propose des expériences artistiques qui reconnaissent la réalité complexe et multifacette de la vie d’un ou d’une patiente. Ayant passé d’innombrables heures dans ces établissements, toutes trois ont été frustrées par ce qu’elles y voyaient et ont développé leur propre vision de l’art-thérapie. « Les œuvres d’art à l’hôpital ont tendance à être prudentes et génériques afin de ne froisser personne, explique Patricia Ritacca. Pourtant des acryliques à fleurs roses peuvent sembler condescendants et infantilisants aux femmes atteintes de cancer du sein par exemple. » Pour Yan Wu, le problème est plus une question d’expérience que de qualité de l’art exposé : « Les œuvres d’art contemporain qui abordent de manière positive l’expérience traumatisante de l’hospitalisation sont rares, voire inexistantes dans le milieu médical. C’est ce que, nous, nous proposons. »
Leur première installation, Between Leaf & Light, signée par l’artiste Scott Rogers et présentée au centre régional de santé Royal Victoria à Barrie, en Ontario, emplit une salle d’attente lumineuse de doux chants d’oiseaux. Contrairement à l’absence sonore toujours présente de Kara Hamilton, ici c’est « l’instrument » qui est absent, le son, lui, est bien présent. Ces chants, sélectionnés avec soin, ont pour effet d’activer le système nerveux parasympathique et le nerf vague, de ralentir le rythme cardiaque, de détendre les muscles et de favoriser un état de calme. « J’ai lu que les oiseaux chantent lorsque l’environnement est sûr, note Patricia Ritacca. Une salle d’attente est l’endroit idéal pour ce paysage sonore naturel qui procure un sentiment de sécurité et de bien-être. »
« Des acryliques à fleurs roses peuvent sembler condescendants et infantilisants aux femmes atteintes de cancer du sein par exemple. »
Le collectif a sondé les patients et travaillé en étroite collaboration avec le personnel, les cliniciens et Scott Rogers afin de supprimer les cris d’alarme utilisés par les oiseaux en cas de danger pour ne garder que les plus apaisants. Introduire une approche nuancée dans le monde factuel qu’est celui de l’hôpital est un acte délibéré : le collectif sert de pont, traduisant l’intention artistique en bienfait thérapeutique. Si les réactions du personnel, qui entend cette œuvre au quotidien, sont parfois mitigées, celles des patients et de nombreux professionnels de santé sont très positives. Plus qu’un organisateur d’expositions, CMBT est le résultat artistique de la survie de trois femmes qui ont « conspiré »
pour créer des espaces de répit. Pour elles, l’art est autant une distraction décorative qu’un instrument sophistiqué de régulation émotionnelle, qui tire parti de la puissance d’un vide sonore ou de la douceur d’un chant d’oiseau pour offrir un moment de paix.

KARA HAMILTON
PHOTOS PAR AARON WYNIA

Photo par Adam Krop offerte par Kara Hamilton
Pendant sa résidence au centre de sculpture Odette, Kara Hamilton a collaboré avec les étudiants de l’école des arts de l’université York de Toronto. À l’aide d’argile, de sable, de paille et d’eau, ils ont réalisé des silhouettes pour le Lassonde Art Trail, un parcours d’art public inauguré bientôt.


Photos offertes par Kara Hamilton / Cooper Cole, Toronto
Des sculptures extraites de la série Nothing is Wild, signée Kara Hamilton et exposée à la galerie Cooper Cole de Toronto en 2019, aux instruments de musique figés et silencieux.