
Bloc de départ 31
Starting Block Réflexion sur le thème de ce numéro en son et en musique.

Mic Check, un magazine pour lequel Dr. Jay De Soca Prince écrivait dans les années 1990, a invité Ebonnie Rowe à participer à un numéro 100 % féminin, dont la fête de bouclage s’intitulait « Honey Jam ». Ce qui aurait dû être un concert unique s’est transformé en occupation à temps plein. L’illustration de couverture est signée Tanya Paajanen.
Par MARYAM SIDDIQI
PHOTOS OFFERTES PAR HONEY JAM
Fin juillet dernier, une foule de mélomanes se pressait au Massey Hall de Toronto pour une soirée de célébration. Celle des 18 artistes sur scène, qui ont fait vibrer cette salle de concert mythique de leurs voix incroyables, et celle d’un mouvement, né il y 30 ans à l’initiative d’une seule personne.
Ebonnie Rowe a lancé Honey Jam en 1995 : une vitrine pour les autrices, compositrices, interprètes et pour la culture hip-hop au féminin. Une plateforme et une communauté pour les femmes artistes avant le Lilith Fair, Internet ou les réseaux sociaux. Et « tout cela est arrivé par accident », note la fondatrice.
C’est en entendant les participantes de son programme de mentorat pour la jeunesse noire se plaindre de la misogynie véhiculée dans les chansons hip-hop de l’époque qu’elle a l’idée de contacter DJX, alors animateur de la plus grande émission radio consacrée à ce genre musical. Elle monte ensuite sa propre émission sur le sujet, puis crée un magazine et organise sa soirée de lancement appelée Honey Jam.

En voyant l’impact négatif des paroles hip-hop misogynes sur l’estime de soi féminine, Ebonnie Rowe a eu l’idée de créer une plateforme et un lieu sécuritaire pour les artistes émergentes.
finale freestyle d’un concert Honey Jam

Michie Mee, « première dame du hip-hop canadien », porte un t-shirt PhemPhat, l’entreprise de divertissement d’Ebonnie Rowe
La réponse à ce qui aurait dû être un événement ponctuel a été limpide : les besoins étaient immenses. Honey Jam a donc évolué. En plus du concert annuel, Ebonnie Rowe propose des ateliers de formation : production, licences, publicité et autres indispensables à la réussite d’une carrière musicale. « C’était une page blanche. Et une grande partie du travail consistait à déterminer les besoins des artistes, car c’était elles que nous voulions aider », explique-t-elle.
La planification du concert et des ateliers commence plus d’un an à l’avance. « Je réfléchis à ce que nous allons faire, au calendrier ainsi qu’aux améliorations à apporter. Et tout en peaufinant la programmation de l’année, je fais une demande de financement pour la suivante », poursuit-elle. Parallèlement, elle explore les possibilités de partenariat, comme avec le Festival international du film de Toronto : « des occasions et des expériences à offrir tout au long de l’année à nos artistes. »

Ebonnie Rowe en compagnie de Jemeni, artiste et personnalité médiatique, et de Vivian Barclay, directrice de la maison d’édition musicale et membre du CA d’Honey Jam
La clé pour accroître l’impact de Honey Jam? Ouvrir grand les portes par les auditions. En direct, d’une durée d’une minute par artiste, elles ont lieu à Toronto en juin et les dates sont annoncées dès janvier. « On commence par en faire la promotion dans les provinces extérieures pour que les personnes qui souhaitent venir puissent avoir le temps de s’organiser ou de demander une bourse de voyage si besoin. » Des auditions virtuelles existent aussi ; 2024, Ebonnie Rowe s’est déplacée jusqu’à Montréal pour tenir les auditions.
Les artistes retenues, au nombre de 15 par an, entrent dans un groupe prestigieux de femmes. Jully Black, Nelly Furtado, Michie Mee et Tasha T sont des anciennes d’Honey Jam. « C’est une sororité, un incubateur, une plateforme, un tremplin, un lieu pour apprendre, s’épanouir et réseauter », résume-t-elle.

un article de 1997 à propos du colloque de PhemPhat sur les femmes dans la musique urbaine dit : « La place d’une femme est là où elle veut être. »

Les membres d’Honey Jam profitent de mentorat, de formations professionnelles, de cours de chant et d’occasions inestimables de réseautage et de représentation. Dans le sens horaire : au début des années 2000, Jully Black, lauréate d’un prix Juno et ex-membre d’Honey Jam, fait une apparition surprise au concert du Mod Club ; I.P. The Poet dans la même salle en 2018 ; Nelly Furtado et Ebonnie Rowe en 2012 : à 18 ans, Nelly Furtado participe à un radio-crochet et y trouve son agent grâce à Honey Jam.
Comme pour beaucoup d’organismes culturels, l’avenir dépend
du financement. Mais Ebonnie Rowe est aussi déterminée qu’il y a
30 ans : « Quand je décide quelque chose, je m’implique à 100 %. Je suis une disciple de Malcolm X et de sa devise « Par tous les moyens nécessaires ». Je l’ai faite mienne. Et je ne sais pas m’arrêter. »

Ebonnie Rowe a été nommée membre de l’Ordre du Canada en 2025 pour façonner l’industrie musicale canadienne en soutenant les artistes émergentes par son programme de développement multiculturel et multigenre à but non lucratif.

Jaclyn Kenyon sur la scène du Massey Hall de Toronto pour les 30 ans d’Honey Jam.

Jaclyn Kenyon sur la scène du Massey Hall de Toronto pour les 30 ans d’Honey Jam.