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Block Magazine

La créativité a sa place
Automne/Hiver 2021
Numéro 23

À l’horizon

À la fois artistes, universitaires et activistes, Queen Kukoyi, Nico Taylor et Quentin VerCetty dirigent ensemble le Black Speculative Arts Movement (BSAM) Canada, un collectif sans but lucratif qui s’inscrit dans le courant afrofuturiste, infusant l’imaginaire de culture, spiritualité et histoire des Noirs. Pour Block, tous trois discutent de l’avenir : ce à quoi il ressemblera (et quand) ainsi que des multiples possibilités qui découlent de la représentation, des échanges et de la pensée visionnaire.

Par Queen Kukoyi, Nico Taylor and Quentin VerCetty

Olamina (2021) est une sculpture temporaire qui a été exposée d’août à novembre 2021 à Toronto, dans le parc Aitken Place, le long du front de mer. Elle fait partie d’Earthseeds: Space of the Living, un projet d’art public créé par BSAM Canada dans le cadre de la résidence d’artiste du front de mer, financée par Waterfront Toronto et Waterfront BIA. Photo par Eloya Williams (édité)

QUENTIN VERCETTY: Je me définis comme un arbre interstellaire. Je me concentre sur l’évolution. Je m’attache à raconter des histoires sur l’avenir et à être un gardien du savoir. Je suis artiste, chercheur et enseignant, et porte ces trois casquettes dans toutes mes activités. Le chapitre canadien de BSAM s’est ouvert grâce à mon travail : j’étais à la recherche de personnes partageant les mêmes idées afin de créer une plateforme pour les artistes, car je crois en ses aspects curatifs et transformateurs.

QUEEN KUKOYI: C’est un travail de décolonisation.

NICO TAYLOR: En mettant l’accent sur le partage : le partage de nos découvertes, des connaissances, de l’expérience, des compétences. Toutes nos créations intègrent différents points de vue car on crée ensemble. On tente d’abolir une façon unique de voir le monde, en permettant aux gens de l’appréhender en fonction de leur milieu et de leur compréhension culturelle.

Q.K.: Le cadre à partir duquel on travaille est le cadre ubuntu : je suis parce que nous sommes; sans l’autre, nous ne pouvons réussir. Dans l’optique eurocentrique, il y a cette idée d’individualisme. Dans l’optique afrocentrique, c’est le collectivisme.

Q.V.: Mais l’afrofuturisme d’un point de vue canadien est unique, car on reconnaît vivre sur des territoires non cédés et on honore ceux qui sont les premiers gardiens de ces terres. La coexistence est donc un élément important, tout comme le partenariat.

C’est là que les visionnaires entrent en jeu, pour tracer la voie.

Q.K.: Nos destins sont liés. La libération noire est liée à la souveraineté autochtone parce que nous sommes des personnes volées sur des terres volées. Nous avons vécu des traumatismes et des déplacements de population semblables. Sans compter les nombreux liens où le colonialisme n’est pas impliqué, comme nos rituels et nos pratiques, qui font que nos cultures s’entrecroisent. Par exemple, on vient de réaliser un film, Rahyne, à propos d’une jeune personne afroautochtone qui est aussi non-binaire. Dans les deux cultures [noire et autochtone], il y a cette importance de l’eau, de la terre, de notre lien avec elle, avec nos rituels et nos ancêtres.

N.T.: J’ai une question : quand on réfléchit à l’avenir, est-ce le futur proche ou dans 200 ans? Et comment le voit-on, cet avenir?

Q.V.: Personnellement, si on parle d’art, je pense permanence et œuvres qui me survivront. C’est pour ça que je m’intéresse tant aux monuments et à l’art public.
Une des plus grandes erreurs sur la suprématie blanche est de croire que la construction de monuments est une pratique eurocentrique, alors que les Noks [du Nigéria et] du Bénin en construisaient en terre cuite vers 2 000-1 500 avant notre ère, soit des milliers d’années avant la naissance de Rome. Je vois un avenir plus inclusif quant à la représentation et la valorisation des personnes de couleur dans la sphère publique, et dans lequel les contributions des personnes noires à ce pays seront facilement accessibles.

Par exemple, plusieurs continuent de croire que les premiers Noirs qui sont arrivés au Canada étaient des esclaves. On ne parle pas de Mathieu da Costa à l’école. Pour ceux qui l’ignorent, il était interprète auprès de Samuel de Champlain, traduisant entre les peuples autochtones de Nouvelle-Écosse et les Français. Il avait été engagé en tant que linguiste et a débarqué ici avec son bateau et son équipage. C’était vers 1605, soit 20 ans avant l’arrivée du premier Africain asservi au Canada.

Lors de mes recherches sur les monuments canadiens, je n’ai trouvé que 16 statues de personnes d’origine africaine. Et dire que rien qu’à Queen’s Park [à Toronto], il y a tous ces généraux alignés, au moins 20! J’ai donc décidé de faire la 17e. Le buste en bronze de Joshua Glover est fait pour durer 1000 ans sans restauration. Je dirais donc que je réfléchis aux 1 000 ans à venir.

Q.K.: Ma principale théorie de l’existence est celle des univers parallèles. Donc, pour ma part, l’avenir se déroule, tout comme le passé et le présent, de façon simultanée. Je suis bipolaire de type 2, et je ne m’en cache pas. Cela influence mes réflexions et mes agissements. D’après un guérisseur spirituel, c’est comme vivre mes moi à différents niveaux. Un travail sur l’abondance et des exercices d’ancrage m’aident à me centrer et à m’ancrer à ce niveau-ci. Quentin et Nico peuvent confirmer mon mode de raisonnement. J’évalue une multitude de scénarios en quelques secondes : si on fait ceci, il va se passer cela, etc. Même si ça peut parfois être frustrant pour eux, j’espère que c’est surtout utile.

N. T.: Je trouve ça utile! En ce qui me concerne, je ne réfléchis pas à aussi long terme. Pour moi, l’avenir, c’est demain. Quand je crée, je pense à ce que l’œuvre pourrait inspirer aujourd’hui, demain peut-être, après-demain à la rigueur. Je fais les choses parce qu’elles ont un sens et que je sens qu’elles pourraient élargir le débat. Je les emplis d’un espoir, que tous ces échanges soient fructueux au bout du compte.
Je me croyais idéaliste, mais en fréquentant Quentin et Queen, je me rends compte que je suis plutôt du côté des réalistes. Les grands rêveurs, ce sont eux. Et c’est bien parce qu’on a besoin de gens comme eux pour voir au-delà de l’asservissement ou de la servitude, pour nous dire que ce n’est pas ça la vie, qu’il y a plus.

Q.K.: Ces discussions sont difficiles à avoir, surtout avec les personnes de notre communauté qui ont du mal à voir plus loin que leur situation actuelle. En tant que mère, j’apprends à ma fille que la vie est remplie d’inégalités et de défis, mais que, comme bon nombre de nos ancêtres s’en sont rendu compte, ce n’est pas tout : il y a du meilleur à l’horizon. Il y a cette idée dans l’afrofuturisme, dans la spéculation noire, que pour reconstruire, on doit d’abord démolir.

N.T.:Ou faire fonctionner les choses différemment en les piratant. J’aime beaucoup cette idée de piratage qu’on trouve dans l’afrofuturisme. On entre dans le système et on le bricole à sa sauce.

Q.K.: Je comprends que beaucoup de jeunes, et même des adultes, restent bloqués : quand on vit là-dedans tous les jours, on a du mal à voir au-delà. C’est comme ça que fonctionne un traumatisme, n’est-ce pas? Et le système en est un grand, qu’on subit à plusieurs niveaux, qu’on le comprenne ou pas. Ceux d’entre nous qui ont réussi à soi-disant s’en sortir… Je n’aime pas trop ce mot en fait… Ceux d’entre nous qui ont réussi à voir au-delà de leur vécu quotidien l’ont fait grâce à quelqu’un ou quelque chose (une rencontre, un livre) qui les ont aidés à penser autrement.

Pour en savoir plus sur le Black Speculative Arts Movement : bsamcanada.ca (site en anglais) et Cosmic Underground Northside: An Incantation of Black Canadian Speculative Discourse & Innerstandings, édité par Quentin VerCetty et Audrey Hudson (livre en anglais).

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