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Karen Kraven a réalisé son bloc à partir de retailles (100 % laine polaire, 95 % coton et 5 % élasthane) récupérées à Montréal dans le quartier Chabanel, dit de la guenille. « Ces petits bouts sont à la dérive, le long du corps, oscillant entre forme et fonction », explique l’artiste.

Dans chaque numéro, nous demandons à un artiste de créer en toute liberté une œuvre d’art façon bloc.

Par son approche multidisciplinaire et humanisante, Patriarche conçoit des espaces contemporains centrés sur l’usage.

PAR: DANIEL BROMBERG

PHOTOS PAR: STÉPHANE GROLEAU

OFFERTES PAR: PATRIARCHE

Les employés de Patriarche partagent de longues tables rectangulaires dans un décor de briques et poutres de bois.

Situés au 85, rue Saint-Paul Ouest à Montréal, les bureaux de Patriarche conjuguent créativité et fonctionnalité au passé comme au futur.

C’est tout naturellement que ce cabinet d’architecture international, qui possède des agences à Paris, Bordeaux, Lyon, Bâle, Londres et Québec, choisit le quartier historique du Vieux-Montréal pour y implanter son antenne montréalaise. Il s’y installe en 2019, dans un espace entièrement rénové par ses soins, niché dans un immeuble datant de 1861 et appartenant à Allied.

« C’est un quartier attrayant pour nos employés, qui viennent y travailler tous les jours, explique Luc Bélanger, architecte associé et directeur des agences nord-américaines. Sans compter que le fait de participer à la préservation d’un bâtiment historique, tout en en réimaginant l’intérieur, fait partie de notre ADN. »

Encadrée de murs de brique et d’un plafond aux poutres apparentes, la grande aire ouverte accueille autour de longues tables aux lignes droites l’équipe multidisciplinaire, composée d’architectes, de paysagistes, de designers d’intérieur, de gestionnaires de projet, de graphistes et de concepteurs d’expérience utilisateur (UX).

Leur mission? Offrir une nouvelle forme d’architecture : l’architecture augmentée, qui intègre toutes les connaissances techniques, sociologiques et scientifiques disponibles dans la méthode de conception. Autrement dit, pour Patriarche, un espace physique n’est pas qu’un lieu bâti inerte, c’est aussi et surtout une extension de l’utilisateur et de ses besoins.

Ce que l’agence a fait pour son bureau montréalais, elle l’applique à ses clients : dans ses projets, Patriarche priorise le concept d’aire ouverte, pour favoriser la collaboration, les espaces verts et la lumière naturelle pour stimuler la productivité. « On n’essaie même pas de bâtir quoi que ce soit avant d’avoir testé les fonctionnalités du lieu », affirme le directeur.

Cet aspect de leur mission, concevoir un espace centré sur l’usage, est ce que le PDG Damien Patriarche appelle la « sobriété » : un principe immuable qui, dans la pratique, se traduit par une architecture simple, élégante, fonctionnelle et humanisante.

Une approche plus humaine qui est également destinée aux générations futures. Patriarche se sert de l’intelligence collective pour construire mieux, au quotidien et à long terme. « On propose une architecture qui se déploie en toute simplicité afin de limiter notre empreinte carbone et de veiller au respect des contextes sociaux, environnementaux, économiques et géopolitiques », affirme Luc Bélanger.

Patriarche a ainsi trouvé le juste équilibre entre sa position de leader dans son domaine, refusant catégoriquement toute étiquette, et l’humilité exigée aujourd’hui par la pratique de son métier, sachant que l’industrie de la construction joue un rôle majeur dans l’émission des GES, la production de déchets et la consommation d’énergie et de matières premières. Tout en faisant l’économie de projets ambitieux, les architectes augmentés se concentrent sur des réalisations durables, transformables et non énergivores.

« La préservation d’un bâtiment historique, tout en réimaginant l’intérieur, fait partie de notre ADN. »

 

La citation dans l’entrée résume la mission de l’agence, signée par Jean-Loup Patriarche.
Lors de l’aménagement d’un espace, l’équipe utilise toutes les connaissances techniques, sociologiques et scientifiques à sa disposition. Un de ses projets en cours? La gestion de la restauration de Notre-Dame de Paris.

 

Dans cet espace de travail en commun, la salle de conférence vitrée procure visibilité et transparence.

On parle facilité d’accès et inclusion avec Darby Lee Young, qui fait partie des 25 Canadiennes les plus influentes au pays et qui a une chaussure Fluevog à son nom.

PROPOS RECUEILLIS PAR: XIMENA GONZÁLEZ
ILLUSTRATION PAR: JULIA MERCANTI

« Celui qui ne demande pas ne saura jamais s’il peut faire partie d’un projet. [Les entrepreneurs] doivent comprendre qu’il y aura des “non” en cours de route, mais qu’un jour ou l’autre, ces “non” deviendront des “oui”… »

LE MEILLEUR CONSEIL QU’ON M’AIT DONNÉ

 

As a born-and-raised Calgarian with cerebral palsy, I’ve always experienced barriers in enjoying the city’s amenities with my Je suis née à Calgary avec une paralysie cérébrale. Depuis mon enfance, je ne peux profiter pleinement des aménagements urbains en famille ou entre amis. Le bâti n’est pas pensé pour les personnes comme moi, qui ont besoin d’une facilité d’accès. D’où mon envie de faire bouger les choses.

En 2015, j’ai fondé Level Playing Field, une agence de conseil en accessibilité. Je me sers de mon expérience pour concevoir des lieux inclusifs, qui s’adressent à tous, peu importe les aptitudes. Mon handicap me permet de comprendre la complexité de l’accès universel et ses subtilités. C’est grâce à une analyse minutieuse d’un espace et de la manière dont on l’utilise que j’arrive à me déplacer en sécurité.

Se conformer au code du bâtiment ne suffit pas. C’est pour cela que Level Playing Field s’appuie sur une approche holistique pour veiller à ce que tout un chacun, avec un handicap ou non, ait la liberté d’entrer dans un lieu et de s’y sentir le bienvenu. Car, à bien y penser, un corps valide n’est que temporaire. Pour mener notre mission à bien, il est essentiel d’être présent dès la phase de conception. Trouver des solutions une fois que le projet est élaboré ou pire, déjà construit, est non seulement coûteux mais limite notre capacité à offrir l’égalité des chances d’accès.

L’accessibilité, c’est avant tout du concret : l’angle de la pente de la rampe d’accès, l’emplacement du bouton-poussoir qui ouvre la porte, la dimension du cabinet de toilette, la hauteur du comptoir et même l’existence d’une sortie de secours sécuritaire.

Tous les jours, Level Playing Field s’applique à faire de l’accessibilité un droit et non une attention particulière. La société doit considérer les personnes handicapées comme des membres à part entière, et pas simplement les arranger.

 

Zoom sur le passé moderniste de l’aéroport international de Gander, désormais accessible aux non-voyageurs.

Par: Andrew Waterman

 

Photo par Shawn Taylor, offerte par Gander International Airport Authority
On dit de la salle d’embarquement de l’aéroport de Gander qu’elle est l’un des intérieurs modernistes les mieux préservés du pays. Tant la fresque de Kenneth Lochhead, Flight and Its Allegories, que la sculpture d’Arthur Price, Birds of Welcome, évoquent la féérie du voyage dans les airs (sans un seul avion en vue).

La démesure qui caractérise la salle d’embarquement de l’aéroport de Gander a de quoi surprendre : la ville du même nom, située quelque part entre St. John’s et Corner Brook à Terre-Neuve, compte moins de 12 000 habitants.

Depuis les années 1970, ces derniers ne peuvent admirer l’élégant mobilier et l’imposante fresque de Kenneth Lochhead, peinte à la détrempe à l’œuf sur 22 mètres de long et intitulée Flight and Its Allegories, qu’à travers un panneau vitré. Visible, mais inaccessible.

En juin dernier, après deux ans et demi de réaménagement, restauration et remise à neuf, la salle d’embarquement des vols internationaux ouvre enfin ses portes au grand public.

« Gander est le trou perdu le plus cosmopolite du monde », lance en souriant Reg Wright, PDG de Gander International Airport Authority.

C’est en 1938 que l’aéroport voit atterrir son premier avion. En raison de sa situation géographique, il devient vite le principal site d’escale des appareils alliés à destination de l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se transforme également en point de ravitaillement en carburant pour le trafic transocéanique, nécessitant en 1959 la construction d’un nouveau terminal de 3 millions de dollars. À cette époque, il fait partie des aéroports internationaux les plus fréquentés.

Au début des années 1960, l’avion à réaction envahit le ciel : les arrêts à Gander étant dorénavant superflus, il perd de sa superbe mais en garde une salle d’embarquement de première classe. (En 2011, la ville et l’aéroport reviendront tous deux dans l’actualité en recevant les avions déroutés, et leurs passagers, après les attentats terroristes du 11 septembre. Cet accueil chaleureux a d’ailleurs inspiré la comédie musicale à succès Come From Away.)

Cela fait longtemps que la rénovation du hall des départs et de sa mezzanine, célèbre pour sa fresque, son sol en terrazzo à la Mondrian et ses meubles modernistes signés en majorité par des designers canadiens, alimente les conversations locales. « On avait envie de le sortir du néant », explique Reg Wright. D’où des travaux de 1,5 million de dollars et une plus grande accessibilité : les voyageurs internationaux ne sont plus les seuls à pouvoir en profiter.

 

« Dans l’ensemble, le projet a été très bien reçu, la critique est positive. Et toute une nouvelle génération découvre ce lieu » he says.

Photos offertes par Jessica Waterman
La designer Jessica Waterman installe un élément entièrement réalisé en bois peint. Ces « trimscapes », comme elle les appelle, « rappellent les pistes et les avions »
Photos offertes par Jessica Waterman
Elleétait aussi chargée de trouver les articles en vente dans la boutique de souvenirs : que des produits locaux et artisanaux
Photos offertes par Jessica Waterman
Quant à ses courtepointes et autres créations tissées, elles sont accrochées dans la nouvelle Gallery 59
Photos offertes par Gander International Airport Authority
Derrière le bar, le plexiglas aux tons dorés et les étagères noires reflètent l’époque moderniste tout comme les motifs du sol en terrazzo.
Dessin offerte par Jessica Waterman
Jessica Waterman a fait appel à l’architecte torontoise Jovana Randjelovic pour réaliser ces vues en élévation, détaillant matériaux et équipement.
Photos offertes par Jessica Waterman
La boutique de souvenirs et l’espace expo avant rénovation
Photos offertes par Jessica Waterman
La salle de conférence flambant neuve, qui peut servir à des activités communautaires
Photos offertes par Jessica Waterman
Jessica Waterman a créé le papier peint de la salle de conférence, qui reprend des éléments emblématiques de l’aéroport : les œuvres d’art, le mobilier d’époque et l’enseigne notamment. « Si vous regardez par la fenêtre, ils sont tous là », commente-t-elle

On y trouve aujourd’hui un musée, qui raconte l’histoire de l’aérogare et des nombreuses têtes couronnées et célébrités qui y ont fait escale, ainsi qu’une boutique de souvenirs, une salle de conférence et un espace d’exposition, tous trois imaginés et aménagés par l’artiste locale Jessica Waterman. À cela s’ajoute un bar flambant neuf.

« Le bar qui datait des années 1980 était tout sauf pratique, explique Garrett Watton, directeur de l’entretien des bâtiments. Les vieux box en plastique couleur rose fuchsia et bleu sarcelle étaient horribles. » Habillés de jaune et d’orange brûlés, ils rappellent à présent l’âge d’or de l’aéroport. Juste à côté, la boutique de souvenirs sert de passerelle à la salle d’embarquement.

Entièrement conçue par Jessica Waterman, elle porte sa signature d’ébéniste : des lignes aussi brutes que nettes et des nuances aussi délicates qu’éclatantes. L’espace expo, qu’elle a également réalisé, sert, quant à lui, de toile de fond à une série de portraits pris par le photographe allemand Alexander Spraetz.

Dans la salle de conférence, le papier peint au motif de l’enseigne originale de l’aéroport, dessiné par l’artiste, côtoie Birds of Welcome, une sculpture en bronze d’Arthur Price, et des réinterprétations du mobilier d’époque.

« Le fait que cet endroit soit une sorte de capsule témoin pèse sur l’artiste, qui doit y apporter sa touche sans s’imposer », ajoute le PDG. Jessica Waterman nous confie avoir quelque peu paniqué : « La pièce est difficile à aménager à cause de toutes les couleurs qui se font concurrence. Grâce à la peinture bleue et à un comptoir en marbre, qui se marient bien avec le reste, on a pu imaginer un nouveau bar qui semble dater de 1959. »

Au début, Reg Wright n’était pas sûr d’avoir fait les bons choix et s’inquiétait de l’opinion publique. Il se demandait s’il pouvait changer le moindre détail sans être critiqué en bien ou en mal. Le voilà rassuré : « Dans l’ensemble, le projet a été très bien reçu, la critique est positive. Et toute une nouvelle génération découvre ce lieu », conclut-il. Depuis son ouverture au public, 300 visiteurs par jour se laissent transporter par ce petit bijou de l’art moderne canadien.

Photos de Library and Archives Canada
Les voyageurs en 1959 font une pause en admirant la vue depuis la mezzanine. À propos de l’aménagement des pièces supplémentaires, Jessica Waterman explique « qu’il fallait qu’elles soient fonctionnelles et actuelles. Il n’y avait aucune rivalité avec cet espace, qui est tout simplement magique. On aurait pu reproduire des meubles modernistes, mais on n’aurait jamais fait mieux que l’existant. »

Au Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO), Jim Shedden publie des catalogues et organise des expositions, I AM HERE: Home Movies and Everyday Masterpieces étant la dernière en date. Mais ses activités ne s’arrêtent pas là : depuis son bureau chez lui à Toronto, cet ex de chez Bruce Mau Design fait des livres sur le cinéma et la culture, anime le balado 1000 Songs et bien d’autres choses.

PAR:  Kristina Ljubanovic

PHOTOS PAR: CURTISS RANDOLPH

 
1. Porte-journaux du Toronto Telegram « J’y ai mis les journaux du jour de la naissance de ma fille, pendant la tempête de verglas. Et les exemplaires de mon DIY Toronto [un fanzine sur la culture torontoise, paru de 1975 à 1989]. »
2. Listes « À faire » « Il y a le travail, plus toutes les choses hors travail, plus tout ce que je devrais faire même si je n’y suis pas obligé. J’ai leur pendant virtuel, mais j’aime la version papier et les changer de place pour qu’elles n’aient pas l’air trop propres. »
3. Cartes postales et portrait I AM HERE « J’ai un exemplaire de chaque carte postale de l’exposition. Quelqu’un, on ne sait pas qui, a vu celle avec Shellie [sa femme] et Meredith [sa fille] et l’a dessinée. J’ai l’intention de la publier sur Instagram pour dire merci et demander qui en est l’auteur. »
4. Table et chaise Emeco « Ma chaise est une Emeco, c’est sûr. J’ignore de quand elle date, tout ce que je sais c’est que je l’ai achetée en 2001. La table en aluminium est plus ancienne. La personne qui me l’a vendue m’a dit que c’était une Emeco des années 1940. Les années 1940, c’est possible, Emeco, moins. »
5. Livres « J’ai ma collection de [Bruce] Mau. Et les livres de l’AGO. Certains sont les deux à la fois. »

Le fruit du travail d’une cidrerie ontarienne, récolté sous la pluie.

PAR: MARYAM SIDDIQI
PHOTOS PAR: CHLOë ELLINGSON

 

Le fruit du travail d’une cidrerie ontarienne, récolté sous la pluie.
Tariq Ahmed, fondateur de la cidrerie Revel, cueillera 1800 kilos de pommes dans ce verger qu’il a visité en août. Seul employé en 2014, il dirige à présent une équipe de 10 personnes.

<< Nous ramassons les fruits, fleurs et plantes en fonction des saisons. >>


La pluie fine offre enfin un répit à cette région du sud de l’Ontario après l’intense chaleur humide qui a sévi tout l’été. C’est aussi une manière pour Dame Nature d’épousseter les pommes sauvages que la cidrerie Revel, située à Guelph, s’apprête à cueillir.
Alors que trois membres de l’équipe étendent une bâche dans l’herbe haute, appuient une échelle contre un tronc et s’emparent de leur cueille-fruits, Tariq Ahmed, fondateur de Revel, pointe un pommier du doigt à une vingtaine de mètres de là. « On ne l’a vu qu’aujourd’hui. On était pourtant là hier pour la cueillette, mais on l’a loupé. » L’arbre ainsi démasqué croule sous les petites pommes rouges. Il est temps de l’alléger. Au total, le verger de la ferme Caledon, où se trouve la brasserie Sonnen Hill, fournira 1 800 kilos de pommes à Tariq, qu’il transformera en 1 000 litres de cidre. C’est en solo qu’il a lancé Revel en 2014. Aujourd’hui, l’entreprise emploie 10 personnes, qui produisent 80 cidres différents. Soumis au bon vouloir de Dame Nature — encore elle —, tous ne sont pas disponibles en même temps. « Nous sommes avant tout des cueilleurs. Nous ramassons les fruits, fleurs et plantes en fonction des saisons », explique-t-il.
Tariq avait repéré le lieu quatre jours avant ce matin pluvieux : « Je suis venu jusqu’ici en espérant trouver un pommier ou deux. C’est le propriétaire, Calum Hill, qui m’a fait faire le tour. Au final, il y en a 50! »
C’est la première année que Tariq fait la cueillette de pommes ici. Normalement, fin août, il est occupé avec les nectarines. « D’habitude, on est en train de dénoyauter environ 900 kilos de nectarines à la main. Ça nous prenait deux semaines jusqu’à présent. » Mais grâce à une toute nouvelle dénoyauteuse, le travail est abattu en 24 heures.
Le cidre fabriqué à partir de la variété de pommes cueillies aujourd’hui sera envoyé aux quatre coins de l’Amérique du Nord et ira même jusqu’en Suède et à Shanghai
« Nos clients aiment la nouveauté, conclut-il. Comme nous. C’est motivant pour nous de créer de nouveaux produits. »
L’équipe de production part en repérage sur le terrain pour dénicher fruits et plantes à fermenter. Les cidres saisonniers de Revel ont su séduire un public international.

PAR: BRAD MCCANNELL AND KRISTEN HABERMEHL
PHOTO PAR: Maxime Brouillet

Dans les années 1980, Rick Hansen, activiste britanno-colombien, parcourt 40 000 kilomètres en fauteuil roulant afin de sensibiliser les populations des 34 pays traversés au potentiel des personnes handicapées. Aujourd’hui, la Fondation Rick Hansen (FRH) continue de militer en faveur d’un monde inclusif et accessible. Brad McCannel, chargé du programme de certification de l’accessibilité, et Kristen Habermehl, formatrice en accessibilité, discutent de la question avec Block : les effets souvent invisibles de la mise en accessibilité et les raisons de l’impuissance du code du bâtiment.

En 2021, la municipalité néo-écossaise de Peggy’s Cove s’est dotée d’une plateforme panoramique accessible, permettant aux personnes en fauteuil roulant ou se déplaçant avec difficulté de profiter de la beauté naturelle du site, son anse et son phare, notamment. Ces installations ont obtenu la certification d’or de la FRH.

Brad McCannell : L’énoncé de mission de la FRH, à savoir supprimer les obstacles auxquels se heurtent les personnes ayant un handicap, est large pour une bonne raison : nous permettre d’aborder le problème sous n’importe quel angle. Pour éviter de nous éparpiller, on a créé le programme de certification. Ce n’est pas un autre règlement, c’est un système d’évaluation. Nous ne sommes pas là pour pointer les erreurs du doigt. Nous sommes là pour évaluer l’accessibilité d’un lieu afin que vous sachiez par où commencer.

Kristen Habermehl : La FRH se distingue par son approche, très différente de tout ce que j’ai vu auparavant. C’est vraiment intéressant. Je n’ai jamais entendu un gestionnaire de bâtiment se plaindre du processus. Même si on doit travailler fort pour trouver une seule chose accessible, notre discours reste positif et on met en avant tout ce qui a été bien réalisé. Neuf fois sur dix, les gens ne savent pas en quoi consiste vraiment l’accessibilité. Lors de mes évaluations, j’en ai vu certains enlever des paillassons en me disant qu’ils n’avaient jamais pensé qu’on risquait de trébucher dessus.

B. M. : L’opposition ne mène à rien, la discussion avec les constructeurs, si, puisqu’une partie du problème consiste à suivre les règlements sans en comprendre les répercussions. Presque 50 % des adultes canadiens ont un handicap temporaire ou permanent ou vivent avec quelqu’un qui en a un, pourtant nous ne sommes toujours pas considérés comme un marché. On dit souvent que si c’est bien conçu, on viendra.

K. H. : J’ai participé au projet de Peggy’s Cove, en Nouvelle-Écosse, de la conception à la construction. Cet été, ces installations ont obtenu la certification d’or en matière d’accessibilité. Voir des visiteurs de toutes capacités utiliser ce lieu, interagir et en profiter d’égal à égal est la chose la plus gratifiante qu’on puisse imaginer. 

B. M. : Le code du bâtiment n’aide pas les propriétaires ou locataires à apporter des changements significatifs. Il est là pour dire quoi faire, pas pour comprendre. Idem du côté des urbanistes, qui ne comprennent pas les besoins de la population. Les architectes auraient également besoin d’une formation plus poussée, mais la décision finale ne leur appartient pas. Si les décideurs ne priorisent pas l’accessibilité, ça n’avancera pas. 

 

“Une fois qu’on commence à voir les obstacles sur la route des personnes handicapées, on en voit partout.”

 
 

K. H. : Avant d’entendre parler de la FRH, je travaillais avec mon mari dans notre entreprise d’aménagement. Un de nos clients souhaitait qu’on rende sa maison entièrement accessible et nous, on se rendait compte de nos lacunes en la matière. Après ma première formation en accessibilité à la FRH, ma vision du monde a changé. Le tas de petit bois était déjà fait, il suffisait que quelqu’un craque l’allumette. On ne voit pas ce qu’on ne sait pas.

B. M. : C’est un point important. Une fois qu’on commence à voir les obstacles sur la route des personnes handicapées, on en voit partout.

K. H. : Les décideurs qui collaborent avec nous prennent conscience petit à petit de ce qu’ils ne comprenaient pas, de ce qu’est le libre accès pour tous. C’est une expérience formidable que de les aider à le mettre en pratique.

B. M. : Le libre accès, c’est utiliser pleinement un lieu à partir du moment où on en franchit la porte.

K. H. : Pour moi, c’est se déplacer dans un lieu bâti en toute autonomie, en toute sécurité et en toute dignité. C’est ne pas avoir besoin d’aide pour monter une rampe d’accès un peu trop raide, par exemple.

B. M. : Une chose à vérifier absolument, c’est les issues de secours. Le code du bâtiment se préoccupe de plus en plus de l’entrée des personnes à mobilité réduite dans les bâtiments, mais ne réfléchit pas assez à leur sortie. L’accessibilité des issues de secours n’est pas une obligation. La prochaine fois que vous prendrez l’ascenseur, regardez le petit panneau qui vous dit de prendre les escaliers en cas d’incendie. Il est où le petit panneau qui me dit quoi faire, à moi? 

Cela fait partie des choses qui doivent être prises en compte dès le départ, dès la phase de planification. Un bâtiment qui répond à toutes les exigences minimales du code néglige les besoins de 70 % des personnes handicapées.

K. H. : Et cela ne coûte pas beaucoup plus cher si on le prévoit dès le départ.

B. M. : Le problème, lorsqu’on procède dans l’autre sens, est que la durée de vie d’un bâtiment est de 50 à 80 ans. L’architecture existante devient un frein, rendant tout aménagement difficile. Heureusement, il y a une prise de conscience : l’Institut royal d’architecture du Canada incite désormais ses membres à suivre la formation en accessibilité de la FRH.

Quand quelqu’un veut rendre son bâtiment accessible, je lui demande toujours accessible à qui? Aux personnes malvoyantes? Malentendantes? Accessible en tout temps, quel que soit le handicap? Cela ne sert à rien de dire qu’un bâtiment est accessible sans préciser, ou sans savoir, à qui.

K. H. : À chaque évaluation, je suis surprise de constater que les employeurs ne réalisent pas à quel point l’inaccessibilité de leur bâtiment les prived’un grand nombre d’employés parfaitement compétents.

B. M. : Selon le Conference Board du Canada, 57 % des personnes ayant un handicap physique, désireuses et capables de travailler sont sans emploi à cause d’obstacles sur le lieu de travail. Et les répercussions sont multiples, car si on a un emploi, on peut avoir un compte en banque. Si on a un compte en banque, on peut avoir une carte de crédit. Si on a une carte de crédit, on peut obtenir un prêt. Et si on a un prêt hypothécaire, alors peut-être que quelqu’un commencera à construire des maisons pour nous et non contre nous.

K. H. : Une autre réalité? Toute personne qui n’a pas de handicap est une personne temporairement valide. Il suffit d’un faux pas, d’un mauvais virage, d’une maladie pour qu’elle rejoigne ceux et celles qui ont besoin d’une plus grande accessibilité. 

B. M. : Et tant qu’on n’aura pas accès au bâti comme tout le monde, notre participation à la société sera incomplète. Si on ne peut pas prendre un taxi ou un bus pour aller boire un verre au centre-ville, souper chez des amis ou manifester, alors on n’est pas un citoyen à part entière. La COVID-19 en a été un bel exemple. Tout à coup, la population valide ne pouvait pas aller travailler, ni prendre le bus, ni aller au cinéma. Bienvenue dans notre monde!

K. H. : Je crois que le choix du libre accès pour la collectivité est entre les mains de chaque Canadien et Canadienne. Plus on sera nombreux à en comprendre l’intérêt, plus l’élan se concrétisera.

Pour savoir comment améliorer votre accessibilité, visitez www.rickhansen.com/fr

 

 

 

PAR: MÉLANIE RITCHOT

Photo OFFERTE PAR: Canada Goose, Inc.

En explorant la collection du musée ontarien Art Gallery of Guelph où elle a exposé cet été, Gayle Uyagaqi Kabloona, graveuse et céramiste à Ottawa, tombe sur des œuvres réalisées par sa mère et sa grand-mère, dont la plupart lui sont inconnues. Inspirée par cette découverte, elle décide d’apprendre les différents points de couture pour créer ses propres tentures murales, un art traditionnel du Nunavut.

Commandée par Canada Goose, cette tenture monochrome s’intitule Uvagut, qui signifie « nous tous » en inuktitut.

Après une première tenture aux couleurs vives, typique du Nord, Gayle Uyagaqi Kabloona jette son dévolu sur une laine Melton blanche, qu’elle combine à un tissu de laine épais en Duffel noir et un point de feston.

C’est sans patron et sans trembler que sa grand-mère de Baker Lake, au Nunavut, découpait ses morceaux de tissu destinés à être assemblés. Gayle Uyagaqi Kabloona préfère, elle, commencer par un croquis, qu’elle agrandit ensuite à l’aide d’un projecteur.

Les cinq mains cousues sur ce rectangle de 213 cm x 122 cm sont brodées de tatouages inuits traditionnels. Les ronds symbolisent la famille, la vie et la fertilité.

L’artisane aime le savoir-faire ancestral et elle le montre dans ses créations, ses estampes notamment. « Le colonialisme a tenté de nous éloigner de notre culture. Je fais partie de la génération qui revient vers ce dont on a voulu nous dissuader. »

L’accès est à la base de toute bonne conception. Les architectes et autres designers voient le monde non pas comme il est, mais comme il devrait être.

Photo offerte par Build Nova Scotia

 

Le site touristique de Peggy’s Cove a obtenu la certification d’or en matière d’accessibilité de la part de la Fondation Rick Hansen. Allied collabore avec cette dernière afin d’améliorer l’inclusivité et l’accès à ses immeubles.

Le phare de Peggy’s Cove se dresse face à l’Atlantique sur un affleurement rocheux façonné par les glaciers et lissé par le vent. La scène est telle que vous l’imaginez, à un important détail près : une plateforme panoramique (plus un sentier, un stationnement et des toilettes) rend pour la première fois ce site touristique accessible aux personnes ayant de la difficulté à se déplacer. Le projet, piloté par les gouvernements fédéral et provincial et conçu par l’architecte Omar Gandhi, avec la participation des résidents et de la Fondation Rick Hansen, qui évalue et certifie l’accessibilité, est une réalisation remarquable à tout point de vue.

L’accès est à la base de toute bonne conception. Les architectes et autres designers voient le monde non pas comme il est, mais comme il devrait être. Ils créent une interface entre un problème et sa solution, entre un objet et son utilisateur afin que ce dernier ait accès à un lieu ou à un service non disponible autrement. Ce numéro de Block est consacré à l’accessibilité, prévue ou imprévue, tout en mettant à l’honneur ceux et celles qui rendent notre quotidien plus inclusif.

Dans Les créatrices (p. 26), on fait la connaissance de deux sœurs montréalaises qui remodèlent l’univers de la chaussure pour rendre la qualité accessible au plus grand nombre. Dans Le chantier (p. 32), les non-voyageurs ont désormais accès au magnifique passé moderniste de l’aéroport de Gander à Terre-Neuve, grâce à l’administration aéroportuaire et à la designer Jessica Waterman. Dans L’entreprise (p. 16), on discute avec la fondatrice de Level Playing Field, Darby Lee Young — vous connaissez peut-être la chaussure Fluevog qui porte son nom — et avec Brad McCannell et Kristen Habermehl de la Fondation Rick Hansen dans La conversation (p. 38) qui, chacun à leur façon, suppriment les obstacles barrant la route à leurs clients, et à un Canadien sur cinq ayant un handicap, du Stampede de Calgary à l’anse de Peggy’s Cove.

PAR: SARA BARON-GOODMAN

Photo par Jon Furlong, offerte par MURAL Fest

Les amateurs reconnaîtront les couleurs graphiques et le coup de pinceau socio-engagé de Shepard Fairey, créateur de l’emblématique logo de sa marque de vêtements Obey et de la non moins célèbre affiche de la campagne présidentielle de Barack Obama, Hope. Sa dernière œuvre, une ode à la justice plus grande que nature, se déploie quant à elle sur le flanc d’un immeuble d’Allied, situé dans le quartier montréalais du Plateau-Mont-Royal.

Réalisée en 2022 dans le cadre du festival Mural, elle attire l’attention sur des questions d’actualité : la guerre en Ukraine, les fusillades de masse aux États-Unis, le réchauffement climatique et les inégalités raciales et de genre.

 

Même s’il avait ces sujets en tête lors de la conception, l’artiste urbain laisse à chacun sa libre interprétation. La sienne? Le personnage féminin, paré de symboles pro-justice, plonge dans les yeux de son interlocuteur, l’implorant de « parcourir le monde en s’impliquant pleinement », explique-t-il. Il voit en cette femme l’archétype de l’activiste, qui nous demande de ne pas détourner le regard face aux problèmes.

 

La balance de la justice, qu’elle porte en pendentif, est aussi le fruit d’une plante. L’arme à la fleur sortant du canon représente la paix, la non-violence. « On peut appliquer le mot justice à beaucoup de domaines, poursuit-il, ceux qui me préoccupent le plus sont l’égalité et l’environnement. On doit mettre toutes les parties du globe sur un même pied d’égalité quand il s’agit de les protéger des changements climatiques et de la destruction écologique.

 

J’espère que cette murale donnera matière à réflexion aux passants, leur fera voir les choses autrement », conclut-il. Le message de justice et de paix signé Shepard Fairey se trouve au 3575, boulevard Saint-Laurent à Montréal.